Ultraviolence et parodie Monumentale

Décryptage d’un fiasco absolu...


LE CONTEXTE

Complexité, paradoxes et ambiguïtés

Le football Sudaméricain, et plus précisément argentin, possède quelque chose de mystique, une passion et une Histoire forte chargée d’émotions et de ferveur.
Dans une culture où le football se vit à 1000% et dépasse tout, il en découle bien évidemment beaucoup d’amour et inévitablement de la haine.

Contexte du pays, économie, ambiance :

Plongeons nous alors en Argentine pour comprendre.

1er Novembre, alors que Boca se qualifie pour la finale de Libertadores aux dépens de Palmeiras, l’Argentine sait.
Elle sait qu’elle va accueillir la finale la plus historique qui soit, car River Plate, lui aussi au Brésil la veille, est allé chercher son sésame pour la finale sur la pelouse du Grêmio.

La finale en deux manches verra donc à la Bombonera, puis au Monumental, s’opposer les deux frères ennemis de Buenos Aires, capitale d’une Argentine à l’agonie, plongée dans une crise économique malheureusement pas sans précédent.

L’Histoire se répète pour des raisons diverses et l’Argentine connait le même destin que lors de sa banqueroute en 2001, effondrement du peso (qui était à parité avec le dollar en 2000 est aujourd'hui dévalué à plus de 95 %), l’inflation (40% cette année) envolée des taux d'intérêts, intervention du FMI (prêt record de 56 milliards de dollars en Juin)...

Ce qui n’empêche pas l’Argentine et son président Mauricio Macri (ancien président de Boca Juniors) d’envisager une candidature pour organiser chez elle la Coupe du Monde de football 2030.

Dans un pays de
révolution et contre-révolutions (comme l’explique si bien l’ouvrage du même nom, signé François Gèze et Alain Labrousse) où les inégalités sont colossales et s’intensifient sans cesse, où la population (réputée haute en couleur et peut avoir des réactions épidermiques) est maltraitée par la crise, la violence est très présente.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt nos motos.

Jour J, samedi 24 Novembre, voici venu le match retour, deux longues semaines après que les équipes se soient quittées sur un score nul (2-2) lors du premier volet à la Bombonera.

Le match aura lieu en fin d’après-midi et comme à leur habitude argentine, les supporters ont déjà garni les tribunes depuis plusieurs heures.
Reste au bus de Boca de traverser la ville depuis La Boca jusqu’au quartier de Nuñez où réside River Plate.

Le bus des jaunes et bleus tombe alors dans une embuscade tendue par une horde de supporters de River, ou plutôt de « hooligans », des barras plus précisément. Une pluie de projectiles et un déferlement de haine s’abat sur le véhicule, dont le chauffeur heurté par une pierre perd connaissance. Le volant est rattrapé par le vice-président de Boca Juniors qui arrive à éviter un drame maximal.
Le bus éventré poursuit les quelques centaines de mètres qui le sépare du Stade pour se réfugier.

Une scène choquante, d’une cruauté inouïe, qui nous rappelle combien la violence argentine est présente dans son football.
Une violence provoquée, maintenue, par un climat de pression aussi bien audiovisuel que politique, puisque le foot intervient à tous les étages, et que le président de la République lui-même choisi de se prononcer dans les médias et d’insister sur l’enjeu du match plutôt que de faire preuve de mesure et d’apaisement.

Les thèses des causes et conséquences :

La violence qui gangrène le foot argentin est en grande partie due aux gangs qui règnent sur le foot argentin.
C’est-à-dire ? Les Barras Bravas.

Une Barra est un groupe, disons les mots, un gang comme tout autre qui serait extérieur au sport, mais qui lui utilise le foot à des fins de pouvoirs et trafics en tout genre.
Ces gangs ont la main mise sur les tribunes populaires mais pas seulement, et c’est là que nous revenons à nos motos.

Une dizaine de motos, c’est le déploiement des forces de l’ordre dont aura bénéficié le bus de Boca pour se frayer un chemin à travers la ville.

S’il était attendu que le match aller par essence sente moins la poudre, il était évident que le match retour (qui plus est avec un scénario serré à l’aller) était un événement qui allait nécessiter une sécurité accrue.

23, c’est le nombre de jours dont a disposé la ville pour organiser ce déplacement de quelques kilomètres.

Parlons-nous bien de la Superfinal ?
La « finale du siècle » comme s’est empressé de la nommer la presse locale se retrouve donc entachée de dysfonctionnements qui semblent bien trop importants et nombreux pour être le fruit de coïncidences.

Outre les problèmes d’organisation vis-à-vis de la météo au match aller qui s’était vu reporté du samedi au dimanche, les organisateurs démontrent encore une incompétence grandiose.

Incompétence, insouciance, inconscience, que croire ?

23 Novembre, la veille du match retour, suite à dénonciation Hector Godoy (dit El Caverna), leader de la Barra Brava « Los Borrachos del tablon » est perquisitionné à son domicile, mis en garde à vue, et la police saisi 300 billets pour la Superfinal ainsi que 10 millions de pesos argentins (235 000€ environ).
Le chef de gang menace alors publiquement la tenue du match.

24 Novembre, jour J nous assistons au drame.

25 Novembre, Godoy se targue publiquement de la catastrophe en demandant s’il n’avait pas prévenu des répercussions de la perquisition.

Alors comment dans ce contexte argentin, d’enjeu, de violence, de menace, peut-on déployer 10 motos, ne pas trouver un itinéraire sécure, et laisser des milliers de membres de Barras s’installer dans un virage d’une avenue pour attendre patiemment l’arrivée du bus adverse.
Comment expliquer que la modeste chaîne humaine d’agents de police devant cette foule n’ait rien vu venir, ni projectiles rassemblés, ni les intentions des sauvages présents devant eux ?
Chacun se fera son opinion.

Alors que la semaine passée s’est tenu sans encombre le sommet du G20 à Buenos Aires, qui a su employer les grands moyens pour l’occasion.

Qui tient les rênes ? Où conduira cette connivence entre, Barras, autorités, dirigeants ?
Car oui, les dirigeants et hommes politiques savent utiliser ces Barras comme bras armé pour parvenir à leurs fins.

Si nous avons des exemples ici en Europe, avec entre autres Bruno de Carvalho ex dirigeant du Sporting Portugal,
arrêté récemment pour une affaire d’agressions sur joueurs et staff technique, ayant notamment orchestré une tentative de séquestration de Bruma, un de ses joueurs pour l’obliger à prolonger son contrat, en chargeant de cette mission les ultras du club « Juventude Leonina », l’Argentine ne déroge surtout pas à ces pratiques.

Il faut savoir que la corruption est un fléau argentin, que la police n’est pas  épargnée, et que les médias font état depuis de nombreuses années de ce problème, en dénonçant jusqu’à des quartiers entiers abandonnés par les forces de l’ordre au banditisme et à la délinquance.

A noter que le 27 Novembre, scandale menaçant, le Ministre de la sécurité Martin Ocampo a dû démissionner.
Godoy lui, le chef de la Barra, est libre à ce jour.

PROFESSIONNALISME ET ETHIQUE DES INSTANCES

Et les joueurs dans tout ça ?! Leur état ?
Mea culpa je ne vous ai pas dit comment ils allaient.
On s’en fout après tout, bah oui.

Retour au 24 Novembre, Buenos Aires, carne argentina :
Sur l’avenue dégagée qui mène à son abattoir, le fameux virage où se profile l’évidence du carnage, le bus de Boca roule à vive allure.
Quelques secondes plus tard les joueurs se terrent à l’intérieur entre éclats de verres des vitres qui explosent, ricochets de projectiles en tout genre, pierres qui volent et gaz lacrymogène qui asphyxie.

Du bus une fois à l’abri, descend des passagers choqués, blessés, corps et voies respiratoires qui brûlent. L’équipe est prise en charge et sera soignée en urgence aux vestiaires du stade. Le capitaine, Pablo Perez est notamment touché à l’œil, un transport à l’hôpital sera nécessaire pour son cas et celui d’un coéquipier.

Alors que le commun des mortels anticipe le report du match, au moins, en attendant d’éventuelles sanctions, les organisateurs ne communiquent aucunement dans ce sens. Ils ne font que reculer l’heure du coup d’envoi, de quart d’heure en quart d’heure d’abord, puis d’heure en heure.

Si ce comportement qui faisait sourire 2 semaines plus tôt (lorsque la Bombonera ressemblait à une piscine), était beaucoup moins drôle en 2015 (lorsque le Boca-River avait été interrompu à la mi-temps suite à l’agression au gaz lacrymogène des joueurs de River par les supporters de Boca), là, après un drame aussi désolant que grave, l’inertie des instances est ahurissante.

La CONMEBOL ne semble pas s’améliorer sur la vitesse de prise de décision.
On pensait avoir vu le pire, mais non.

La FIFA, Infantino et le mépris.

Le bruit commence à courir que les instances souhaitent forcer la tenue du match. Infantino aurait influencé la décision, comme le laisse entendre Carlos Tevez :

"La seule chose qui importait la CONMEBOL, c’était qu'on joue. Notre capitaine était à l’hôpital et à aucun moment ils ne nous ont demandé s'il allait bien, juste parce qu’Infantino était là. On ne les intéressait pas. C’est une honte mondiale."

La CONMEBOL ira jusqu’à mandater ses médecins, pour descendre dans les vestiaires ausculter les joueurs afin de déterminer leur aptitude à disputer un match de foot.
Les médecins remettront un rapport aux dirigeants de la CONMEBOL faisant état de l’absence de contre-indication médicale.
Et ceux qui sont à l’hosto ? On s’en fout j’oubliais... Après tout ce n’est que « la finale du siècle ».

Au bout de la soirée, après avoir tenté de forcer le match à démarrer, avec des arbitres faisant mine de préparer le coup d’envoi, nous assistons à une entente historique pour le coup, d’un River solidaire de Boca, et deux clubs qui se liguent contre la CONMEBOL et la FIFA, refusant de sortir du vestiaire.
Les acteurs gagnent le match de la soirée.

Ce n’est que partie remise pour la CONMEBOL qui se décide enfin à communiquer aux 66 000 personnes enfermées dans ce stade pendant 7 heures, que le match est reporté au…lendemain, laissant environ 20h aux joueurs de Boca pour se remettre de leurs émotions, de leur blessures, sans oublier que le capitaine ne pourra pas jouer.

Boca refuse alors de se soumettre à ces conditions et lancera même une requête visant à réclamer la coupe en invoquant un point du règlement qui octroierait la victoire sur tapis vert.

Cela vaudra un nouveau report, annoncé progressivement et tardivement dans la journée, bis repetita.
Une mascarade débutée au match aller, à laquelle s’ajoute les propositions farfelues de la CONMEBOL (qui semble enfin prendre le problème au sérieux) à l’issue d’une réunion avec les 2 clubs le 27 Novembre.

A l’issue de cette réunion ayant pour but de déterminer une nouvelle date et un nouveau lieu pour cette finale retour, 2 dates sont envisagées (8 ou 9 Décembre) et aucun lieu n’est déterminé. No comment..

Les jours suivants, dans une interminable cacophonie, 4 scénarios semblent probables.
1- Jouer au Monumental comme si de rien n’était
2- Jouer au Monumental à huis clos
3- Jouer à Asunción, capitale paraguayenne
4- Exporter le match à Abou Dabi, ce qui arrangerait grandement la FIFA qui y organise le Mondial des clubs à partir du 12 Décembre, où devra figurer le futur vainqueur de notre impalpable Superfinale.
Puis seront évoqués à leur tour : Gênes (qui se propose d’elle-même), Belo Horizonte, Medellín, Miami…

Coup de théâtre, le 30 Novembre la CONMEBOL décide que le match se tiendra à Madrid au Stade Santiago Bernabeu.

Le 1er Décembre River Plate fait savoir qu’il ne s’y rendra pas, alors que Boca Juniors continue de réclamer la victoire sur tapis vert.

Le 2 Décembre, commencent à se vendre les 50 000 places commercialisées. Les billets coûtaient à l’origine entre 80 et 220 euros, mais certains en ont profité pour revendre les billets à des prix bien plus élevés, allant de 250 à 800 euros.

La répartition des billets ne laissait que 10 000 places aux supporters résidant en Argentine, soit 5 000 pour chaque clan.

Il se trouve que pour se procurer ces billets, les clubs ont attribués une priorité aux Barras. Reste à savoir dans quel contexte se déroulera l’événement à Madrid, si le match a toutefois lieu.

RESPECT DU SUPPORTER ET DU PUBLIC

Au bout du compte donc, très peu de réels supporters argentins, férus de football et motivés par la fête seront présents, si ce n’est aucun.

Une finale volée, qui laisse un goût amer à plus d’un titre. Nous n’oublierons pas cette photo désormais célèbre de ce jeune enfant, fan de River essayant de rassembler la somme d’un billet en mettant ses jouets en vente dans la rue.

Nous n’oublierons pas non plus qu’Infantino, peu soucieux de l’Etat des joueurs, peu soucieux du sort des spectateurs, peu soucieux de l’Histoire avec un grand H et des cultures, a tenté de justifier ce choix par cette incroyable formule : « Madrid, c’est un peu l’Amérique du Sud ».

Une sortie de route qui a évidemment choqué outre Atlantique, où l’on n’a pas manqué de rappeler le nom de la compétition : Copa Libertadores

Son nom est un hommage aux 
Libertadores, les principaux leaders des guerres d'indépendance d'Amérique du Sud (Simón BolívarPierre Ier du BrésilJosé de San MartínAntonio José de SucreBernardo O'Higgins et José Gervasio Artigas). Une indépendance gagnée face au Royaume d’Espagne.

Essayer de faire passer la pilule de la délocalisation en envoyant la Copa Libertadores à Madrid, ville du Roi d’Espagne, en avançant un prétexte alambiqué qui est l’absolu contraire de la vérité est une ultime preuve d’irrespect et de mépris des dirigeants du football à l’égard du public.

Comme l’a dit quelqu’un d’avisé, un certain Omar Da Fonseca :

« On est dans une société où le piston, la corruption, les intérêts passent avant tout. »

La finale est programmée pour ce dimanche 9 Décembre à 20h30 à Madrid, à moins que…


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